Revue Sociétés, 63, 1999
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albert assaraf

Albert Assaraf


Du lien aux origines des
"structures anthropologiques de l'imaginaire"

Essai d'application d'une théorie des "ligarèmes" à la classification durandienne des images
 
 

   Depuis l'apparition récente de l'échographie, nous savons avec certitude que, déjà, dans la matrice, le bébé "établit avec la voix de sa mère une relation privilégiée". Qu'il "accélère son cœur lorsque sa mère chante une comptine et qu'il change de posture quand elle prend la parole 55". Autrement dit, déjà dans le ventre de la mère nous privilégions certains signes plutôt que d'autres. Déjà nous chargeons en liens les objets de notre entourage immédiat. Déjà prédomine en nous - très certainement de façon innée 56 - l'idée d' "attachement", de "qualité", de "priorité", par opposition à tout ce qui est "inconnu", "sans intérêt", "amorphe". Bref, déjà nous répartissons le monde suivant un axe horizontal intérieur/extérieur.

    Et cet axe, bien entendu, à mesure que nous évoluerons au contact des adultes, n'aura de cesse de se rigidifier sous l'action mille et mille fois réitérée des "Prends garde à ceci", "Eloigne-toi de cela", "Voilà ce qui est bien", "Voilà ce qui est mal". Sans compter les "Celui-ci est ton frère" et les "Celui-là est ton ennemi", qui, en un rien de temps, peuvent transformer le cerveau d'un enfant en un véritable bunker imperméable.

    Aussi, il n'est pas exagéré de dire que tous les enfants sont plus ou moins des mystiques, en ce sens qu'ils ne "peuvent pas ne pas faire" ce que les adultes exigent d'eux. En ce sens qu'ils n'ont d'autre choix que de développer une stratégie du type : "Je (enfant) vous offre ma position, en échange vous (famille) m'offrez votre conjonction sous forme de tendresse et de sécurité". Ce pacte implicite est à ce point ancré, certes à des degrés près, dans la conscience du petit de l'homme, toutes civilisations confondues, qu'il est permis d'affirmer : au commencement il y a la modalité "Cimenter le lien". Puis, viennent les trois autres, selon un trajet spécifique autour du carré sémiotique.

    Tout d'abord on hérite d'un lien, d'une accommodation (structures mystiques), puis, sous la pression du monde extérieur, vient le temps où il faut ménager la chèvre (ancien) et le chou (nouveau) (structures synthétiques), puis, en cas de victoire complète du "dehors" sur le "dedans", vient le temps du divorce, du "déliage", de la répudiation des accommodations passées (structures diaïrétiques). Puis vient le temps de renaître, de se régénérer, de recommencer ailleurs sous les auspices d'un nouveau Temps des origines, d'un nouveau Centre, d'un nouveau Dieu, d'un nouveau Père fondateur, d'une nouvelle catégorisation de l'univers (symboles cycliques). Et le cycle recommence, telle une spirale, autour du carré sémiotique : cimenter, neutraliser, abolir, créer.

  
   La modalité "Créer le lien" suppose donc la "mort" de l'ancien. Elle sous-tend l'idée de passage, de résurrection. Du coup, sous la pression d'une telle modalité, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'imaginaire se mette spontanément à focaliser son attention sur des représentations ayant un rapport de similitude avec l'idée de la mort et de la renaissance. Au premier chef, ce sera bien évidemment la lune. Tout simplement parce qu'elle incarne au plus haut point ce qui "apparaît et disparaît 57". Puis l'eau, à la fois pour son pouvoir de régénérer la nature, que pour ses vertus lustrales. Puis le serpent, parce qu'il "change de peau tout en restant lui-même 58". Puis l'escargot du fait "qu'il montre et cache ses cornes 59". Puis la spirale, puis la chrysalide, puis le cycle menstruel, puis le flux et le reflux des vagues… En somme n'importe quelle image, pourvu qu'elle contienne le sème du "va-et-vient", du "passage", soit naturellement (synecdoque), soit en raison d'un rapport de contiguïté‚ (métonymie) ou de similarité (métaphore).

       Le mythe de la mort-renaissance, on le voit, n'est que l'expression réifiée d'une disjonction/conjonction. D'où sa prolifération particulière au carrefour des grandes périodes de changement, là où l'histoire s'accélère au point de tout rendre caduc sur son passage. La mort-renaissance n'a donc rien d'archétypal, au sens où Jung et Eliade l'entendent : un symbole héréditaire statique, stocké dans la conscience depuis la nuit des temps.

       Il importe par ailleurs de souligner que la création d'un lien nouveau, dans la mesure où elle implique une recatégorisation de l'univers, se traduit le plus souvent par une coincidentia oppositorium. La classification actuelle qui consiste à ranger ensemble l'alcool à brûler (eau), le gaz naturel (air) et le charbon (terre), serait très certainement perçue comme une coincidentia oppositorium par un savant du XVIIIe siècle se réclamant de la théorie des quatre éléments d'Aristote. Pour un fondamentaliste, ce serait à coup sûr faire coïncider des contraires que d'inclure l'Homme dans la catégorie des primates au même titre que les gorilles et les chimpanzés. Là où nous voyons une différence substantielle infime entre l'homme et la femme (XY et XX), l'intégriste, en digne héritier d'Aristote, voit un fossé que seul le tchador peut combler. Si à nos yeux l'opposition Noir/Blanc se limite à une simple présence/absence du gène responsable de la mélanine, aux yeux du raciste faire cohabiter ensemble le Noir et le Blanc équivaut à une véritable coincidentia oppositorium.

       Ce faisant, il n'est pas excessif de dire que la logique d'Aristote - dont sont pétris tous les textes anciens - est à l'origine, du moins favorise-t-elle grandement, tous les fanatismes. En effet, l'intégriste qui tue, assassine, en réalité, des individus qu'il perçoit comme n'étant plus de la même substance que lui. Il voit dans son adversaire ce que l'aristotélicien voyait entre l'eau et la glace : deux éléments foncièrement différents que rien ne peut rapprocher. C'est dire combien une grande découverte scientifique, comme celle de l'atome par exemple, a pu modifier en profondeur notre découpage conceptuel du monde, notre imaginaire.

 

S'il est vrai que notre réflexion sur le lien confirme l'intuition de Gilbert Durand, à savoir qu'il existe effectivement "des grandes constellations imaginaires 60", cette même réflexion, en revanche, n'est pas sans induire une profonde reconsidération des hypothèses de notre auteur concernant l'origine et la nature de ces "constellations".

      Il ressort de notre étude :

1) Qu'il n'est pas nécessaire de mettre en avant un concept explicatif aussi fragile qu'éphémère telle que la réflexologie du nouveau-né pour rendre compte de la genèse des structures de l'image. Durand concède d'ailleurs dans la préface de la troisième édition que "le réflexe dominant n'a jamais été pour [lui] […] principe d'explication 61". De même qu'il reconnaît, à la suite de Piaget, que le nouveau-né ou l'enfant "ne tire aucune intuition généralisée des attitudes posturales primordiales 62".

2) Que les "essaims" d'images résultent moins d'un "trajet anthropologique" que d'un parcours obligé du lien. Moins de quelconques "grands symboles héréditaires 63" que du pouvoir ligatif des signes.

3) Il ressort, par ailleurs, de notre étude que toute tentative de classification isotopique des images considérées isolément est vouée à l'échec. Autant dire que l'idée bachelardienne selon laquelle "l'image ne peut être étudiée que par l'image 64" mène, selon nous, tout droit à une impasse.

4) Il apparaît, enfin, qu'il n'appartient pas aux "quatre éléments", comme le croît Bachelard, d'être "les hormones de l'imagination 65", mais bien à la jonction et à la position. Et pour aller jusqu'au bout de cette heureuse métaphore, nous dirons que jonction et position sont non seulement les "hormones" mais aussi les "phéromones" de l'imaginaire. C'est-à-dire qu'elles sont susceptibles de structurer tout à la fois mon esprit que celui de mon entourage.

      Position et jonction sont la chaîne et la trame qui structurent le tissu de l'imagination ; elles sont, selon nous, premières, en ce sens qu'elles déterminent les images mentales, les idées qui prennent forme dans notre esprit. C'est en raison d'une conflagration sur l'axe intérieur/extérieur (jonction) que, soudain, la fourmi va m'apparaître comme évoquant le "grouillement", l' "agitation", l' "agressivité", le "sadisme dentaire", l' "engloutissement"… 66 Et c'est pour assouvir l'axe inférieur/supérieur (position) que, cette fois, mon imaginaire ira se repaître d'images où prévalent les idées de "hauteur", d' "ascension", de "puissance", mais aussi de "chute", de "castration", de "soumission", de "défaite"…

      Si, pour conclure, Gilbert Durand a mille fois raison d'accuser les insuffisances du modèle linguistique 67, ce n'est pas pour autant, selon nous, qu'il faille mettre en cause son formalisme. Car c'est moins le structuralisme qui est à revoir que le signe saussurien. Moins l'idée de système que l'idée d'un signe amputé de sa dimension ligative.

 

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55 B. Cyrulnik, Sous le signe du lien, Paris, Hachette, 1989, pp. 38-39.
56 Cf. à ce propos les travaux de J. Bowlby, Attachement et perte, Paris, PUF, 1978. Cf. encore les expériences de Harry F. Harlow et Robert R. Zimmermann, in " Affectional Responses in the Infant Monkey ", Science, 130, 1959, p. 421-432. Voir aussi les travaux de H. Montagner, L'attachement, les débuts de la tendresse, Paris, Odile Jacob, 1988.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
57 M. Eliade, Traité d'histoire des religions, Paris, Payot, & 48.
58 G. Durand, Les structures, op. cit., p. 364.
59 M. Eliade, Traité… op. cit., & 48.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
60 G. Durand, Les structures…, op. cit., p. XXI.
 
 
 
 
 
 
 
61 Ibid., p. XXI.
62 Ibid., p. 47.
 
 
63 Ibid., p. 36.
 
 
 
64 Ibid., p. XXII.
 
 
 
65 G. Bachelard, L'air et les songes, op. cit., p. 19.
 
 
 
 
 
 
 
66 G. Durand, Les structures, op. cit., pp. 71-96.
 
 
67 G. Durand, Figures mythiques et visages de l'œuvre, Paris, Dunod, 1992, pp. 33-85.