Du lien aux origines des
"structures anthropologiques de l'imaginaire"
Essai d'application
d'une théorie des "ligarèmes"
à la classification durandienne des images
Depuis
l'apparition récente de l'échographie,
nous savons avec certitude que, déjà,
dans la matrice, le bébé "établit
avec la voix de sa mère une relation privilégiée".
Qu'il "accélère son cur lorsque
sa mère chante une comptine et qu'il change de
posture quand elle prend la parole 55".
Autrement dit, déjà dans le ventre de
la mère nous privilégions certains signes
plutôt que d'autres. Déjà nous chargeons
en liens les objets de notre entourage immédiat.
Déjà prédomine en nous - très
certainement de façon innée 56 -
l'idée d' "attachement", de "qualité",
de "priorité", par opposition à
tout ce qui est "inconnu", "sans intérêt",
"amorphe". Bref, déjà nous répartissons
le monde suivant un axe horizontal intérieur/extérieur.
Et cet axe, bien entendu, à
mesure que nous évoluerons au contact des adultes,
n'aura de cesse de se rigidifier sous l'action mille
et mille fois réitérée des "Prends
garde à ceci", "Eloigne-toi de cela",
"Voilà ce qui est bien", "Voilà
ce qui est mal". Sans compter les "Celui-ci
est ton frère" et les "Celui-là
est ton ennemi", qui, en un rien de temps, peuvent
transformer le cerveau d'un enfant en un véritable
bunker imperméable.
Aussi, il n'est pas exagéré
de dire que tous les enfants sont plus ou moins des
mystiques, en ce sens qu'ils ne "peuvent pas
ne pas faire" ce que les adultes exigent d'eux.
En ce sens qu'ils n'ont d'autre choix que de développer
une stratégie du type : "Je (enfant) vous
offre ma position, en échange vous (famille)
m'offrez votre conjonction sous forme de tendresse
et de sécurité". Ce pacte implicite
est à ce point ancré, certes à
des degrés près, dans la conscience du
petit de l'homme, toutes civilisations confondues, qu'il
est permis d'affirmer : au commencement il y a la modalité
"Cimenter le lien". Puis, viennent les trois
autres, selon un trajet spécifique autour du
carré sémiotique.
Tout
d'abord on hérite d'un lien, d'une accommodation
(structures mystiques), puis, sous la pression
du monde extérieur, vient le temps où
il faut ménager la chèvre (ancien) et
le chou (nouveau) (structures synthétiques),
puis, en cas de victoire complète du "dehors"
sur le "dedans", vient le temps du divorce,
du "déliage", de la répudiation
des accommodations passées (structures diaïrétiques).
Puis vient le temps de renaître, de se régénérer,
de recommencer ailleurs sous les auspices d'un nouveau
Temps des origines, d'un nouveau Centre, d'un nouveau
Dieu, d'un nouveau Père fondateur, d'une nouvelle
catégorisation de l'univers (symboles cycliques).
Et le cycle recommence, telle une spirale, autour du
carré sémiotique : cimenter, neutraliser,
abolir, créer.
La modalité "Créer le lien"
suppose donc la "mort" de l'ancien. Elle sous-tend
l'idée de passage, de résurrection. Du
coup, sous la pression d'une telle modalité,
il n'y a rien d'étonnant à ce que l'imaginaire
se mette spontanément à focaliser son
attention sur des représentations ayant un rapport
de similitude avec l'idée de la mort et de la
renaissance. Au premier chef, ce sera bien évidemment
la lune. Tout simplement parce qu'elle incarne
au plus haut point ce qui "apparaît et disparaît 57".
Puis l'eau, à la fois pour son pouvoir
de régénérer la nature, que pour
ses vertus lustrales. Puis le serpent, parce
qu'il "change de peau tout en restant lui-même 58".
Puis l'escargot du fait "qu'il montre et
cache ses cornes 59".
Puis la spirale, puis la chrysalide, puis
le cycle menstruel, puis le flux et le
reflux des vagues En somme n'importe quelle
image, pourvu qu'elle contienne le sème du "va-et-vient",
du "passage", soit naturellement (synecdoque),
soit en raison d'un rapport de contiguïté
(métonymie) ou de similarité (métaphore).
Le mythe de la mort-renaissance, on le voit, n'est que
l'expression réifiée d'une disjonction/conjonction.
D'où sa prolifération particulière
au carrefour des grandes périodes de changement,
là où l'histoire s'accélère
au point de tout rendre caduc sur son passage. La mort-renaissance
n'a donc rien d'archétypal, au sens où
Jung et Eliade l'entendent : un symbole héréditaire
statique, stocké dans la conscience depuis la
nuit des temps.
Il importe par ailleurs de souligner que la création
d'un lien nouveau, dans la mesure où elle implique
une recatégorisation de l'univers, se traduit
le plus souvent par une coincidentia oppositorium.
La classification actuelle qui consiste à ranger
ensemble l'alcool à brûler (eau),
le gaz naturel (air) et le charbon (terre),
serait très certainement perçue comme
une coincidentia oppositorium par un savant du
XVIIIe siècle se réclamant
de la théorie des quatre éléments
d'Aristote. Pour un fondamentaliste, ce serait à
coup sûr faire coïncider des contraires que
d'inclure l'Homme dans la catégorie des primates
au même titre que les gorilles et les chimpanzés.
Là où nous voyons une différence
substantielle infime entre l'homme et la femme (XY et
XX), l'intégriste, en digne héritier d'Aristote,
voit un fossé que seul le tchador peut combler.
Si à nos yeux l'opposition Noir/Blanc se limite
à une simple présence/absence du gène
responsable de la mélanine, aux yeux du raciste
faire cohabiter ensemble le Noir et le Blanc équivaut
à une véritable coincidentia oppositorium.
Ce faisant, il n'est pas excessif de dire que la logique
d'Aristote - dont sont pétris tous les textes
anciens - est à l'origine, du moins favorise-t-elle
grandement, tous les fanatismes. En effet, l'intégriste
qui tue, assassine, en réalité, des individus
qu'il perçoit comme n'étant plus de la
même substance que lui. Il voit dans son adversaire
ce que l'aristotélicien voyait entre l'eau et
la glace : deux éléments foncièrement
différents que rien ne peut rapprocher. C'est
dire combien une grande découverte scientifique,
comme celle de l'atome par exemple, a pu modifier en
profondeur notre découpage conceptuel du monde,
notre imaginaire.
S'il
est vrai que notre réflexion sur le lien confirme
l'intuition de Gilbert Durand, à savoir qu'il
existe effectivement "des grandes constellations
imaginaires 60",
cette même réflexion, en revanche, n'est
pas sans induire une profonde reconsidération
des hypothèses de notre auteur concernant l'origine
et la nature de ces "constellations".
Il
ressort de notre étude :
1)
Qu'il n'est pas nécessaire de mettre en avant
un concept explicatif aussi fragile qu'éphémère
telle que la réflexologie du nouveau-né
pour rendre compte de la genèse des structures
de l'image. Durand concède d'ailleurs dans
la préface de la troisième édition
que "le réflexe dominant n'a jamais
été pour [lui] [ ] principe d'explication 61".
De même qu'il reconnaît, à la
suite de Piaget, que le nouveau-né ou l'enfant "ne
tire aucune intuition généralisée
des attitudes posturales primordiales 62".
2) Que les "essaims" d'images résultent
moins d'un "trajet anthropologique" que
d'un parcours obligé du lien. Moins de quelconques
"grands symboles héréditaires 63"
que du pouvoir ligatif des signes.
3) Il ressort, par ailleurs, de notre étude
que toute tentative de classification isotopique
des images considérées isolément
est vouée à l'échec. Autant
dire que l'idée bachelardienne selon laquelle
"l'image ne peut être étudiée
que par l'image 64"
mène, selon nous, tout droit à une
impasse.
4) Il apparaît, enfin, qu'il n'appartient
pas aux "quatre éléments",
comme le croît Bachelard, d'être "les
hormones de l'imagination 65",
mais bien à la jonction et à
la position. Et pour aller jusqu'au bout
de cette heureuse métaphore, nous dirons
que jonction et position sont non seulement les
"hormones" mais aussi les "phéromones"
de l'imaginaire. C'est-à-dire qu'elles sont
susceptibles de structurer tout à la fois
mon esprit que celui de mon entourage.
Position
et jonction sont la chaîne et la trame
qui structurent le tissu de l'imagination ; elles
sont, selon nous, premières, en ce sens qu'elles
déterminent les images mentales, les idées
qui prennent forme dans notre esprit. C'est en raison
d'une conflagration sur l'axe intérieur/extérieur
(jonction) que, soudain, la fourmi va m'apparaître
comme évoquant le "grouillement", l' "agitation",
l' "agressivité", le "sadisme
dentaire", l' "engloutissement" 66 Et
c'est pour assouvir l'axe inférieur/supérieur
(position) que, cette fois, mon imaginaire ira
se repaître d'images où prévalent
les idées de "hauteur", d' "ascension",
de "puissance", mais aussi de "chute",
de "castration", de "soumission",
de "défaite"
Si,
pour conclure, Gilbert Durand a mille fois raison d'accuser
les insuffisances du modèle linguistique 67,
ce n'est pas pour autant, selon nous, qu'il faille mettre
en cause son formalisme. Car c'est moins le structuralisme
qui est à revoir que le signe saussurien. Moins
l'idée de système que l'idée d'un
signe amputé de sa dimension ligative.
55 B.
Cyrulnik, Sous le signe du lien, Paris, Hachette,
1989, pp. 38-39.
56 Cf.
à ce propos les travaux de J. Bowlby, Attachement
et perte, Paris, PUF, 1978. Cf. encore les expériences
de Harry F. Harlow et Robert R. Zimmermann, in "
Affectional Responses in the Infant Monkey ", Science,
130, 1959, p. 421-432. Voir aussi les travaux de H. Montagner,
L'attachement, les débuts de la tendresse,
Paris, Odile Jacob, 1988.
57 M.
Eliade, Traité d'histoire des religions,
Paris, Payot, & 48.
58 G.
Durand, Les structures, op. cit., p. 364.
59 M.
Eliade, Traité op. cit., & 48.
60 G.
Durand, Les structures , op. cit., p. XXI.
61Ibid.,
p. XXI.
62Ibid.,
p. 47.
63Ibid.,
p. 36.
64Ibid.,
p. XXII.
65 G.
Bachelard, L'air et les songes, op. cit., p. 19.
66 G.
Durand, Les structures, op. cit., pp. 71-96.
67 G.
Durand, Figures mythiques et visages de l'uvre,
Paris, Dunod, 1992, pp. 33-85.