Revue Sociétés, 63, 1999
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albert assaraf

Albert Assaraf


Du lien aux origines des
"structures anthropologiques de l'imaginaire"

Essai d'application d'une théorie des "ligarèmes" à la classification durandienne des images
 
 

     Selon Durand, deux schèmes, pas un de plus, suffisent à déterminer le Régime Diurne de l'image : le schème ascensionnel qu'il matérialise au travers du sceptre, le schème diaïrétique (ou de séparation) qu'il concrétise au moyen du glaive. Ainsi, tels les atomes constitutifs d'une molécule, en l'occurrence la "molécule Diurne", sceptre et glaive interagissent, se combinent de sorte que "le glaive vient doubler le sceptre, et les schèmes diaïrétiques viennent consolider les schèmes de la verticalité 41".

       Mais avant de considérer l'étonnant rapport de similitude qui relie le sceptre et le glaive à nos deux uniques constituants du lien : la position et la jonction, nous aimerions insister sur un point essentiel. Ni le sceptre ni le glaive ne sont, en soi, la marque d'une prédisposition Diurne. Comme pour le lien, l'un et l'autre peuvent, selon le cas, désigner la chose et son contraire. Est-ce contre le "dehors", contre "la nouveauté", que le glaive applique ses vertus tranchantes ? Et le glaive de révéler, cette fois, une prédisposition mystique. Idem pour le sceptre. Tout dépend de la position que le sujet adopte vis-à-vis de cet attribut du pouvoir. Est-ce une position de soumission ? Et le sceptre de renvoyer à une structure Nocturne.

     S'il est vrai qu'un crâne, par exemple, en raison du sème (idée) qu'il renferme ("Je proviens de la partie la plus élevée du corps"), a effectivement de grandes chances de faire par la suite l'objet d'une vénération particulière en tant que "centre et principe de vie, de force physique et psychique 
42". Toutefois, en dépit de sa verticalité foncière, un crâne, en soi, n'est ni Nocturne ni Diurne. Et le cas des Andaman, des Papou, des Indiens de Bolivie" qui conservent pieusement les os crâniens de leurs proches dans un panier" est sans conteste à mettre au compte d'une attitude éminemment mystique (au sens où Durand l'entend). Car ce dont il est ici question c'est d'une marque de fidélité parfaite, d'une viscosité absolue à l'égard de la position haute des anciens. Même le cas des Jivaro, des Dayak de Bornéo, des Mundurucu du Brésil "qui pratiquent la conservation des têtes coupées à l'ennemi 43", trahit, selon nous, une attitude profondément mystique. Car ce dont il s'agit ici, c'est d'emprisonner, de museler, de contrôler symboliquement la puissance de l'adversaire, ce qui a pour effet de rigidifier encore et encore l'axe intérieur/extérieur des groupes respectifs.

     Il serait donc inexact de classer, comme le fait Durand, ces deux exemples dans la catégorie Diurne. De même qu'il serait inexact, nous semble-t-il, de ranger le cas de Renée (dite) la "schizophrène" dans cette même catégorie. En effet, Renée n'a rien d'un "héros solaire [qui] désobéit, [qui] rompt ses serments, [qui] ne peut limiter son audace 
44". Lors de ses crises d'irréalité, ce n'est jamais elle, mais son entourage qui est atteint d'un phénomène de "gigantisation" :

Elle, [Alice, ma camarade], écrit Renée, grandissait, grossissait à mesure qu'elle se rapprochait de moi et que moi je me rapprochais d'elle. Je criai : "Arrête, Alice, tu ressembles à un lion, tu me fais peur !"[…] Mais en fait je ne voyais pas du tout un lion : c'était une image pour exprimer la perception grossissante de ma camarade […] 45.

      En réalité, tout dans Renée s'apparente à la catégorie mystique de Durand. Ce dont elle aspire le plus au monde, ce n'est en aucun cas le "déliage", mais tout au contraire une fusion totale avec sa mère. Si elle souffre, c'est justement en raison de son inaptitude chronique à rompre avec une génitrice qui lui dénie tout droit à la vie, qui sans cesse la disqualifie, lui fait du mal 46.

     Si Renée "est terrorisée, écrasée", c'est parce qu'elle n'a plus qu'un "mur d'airain", qu'un "mur de glace" pour mère 
47. Spirale infernale. Lorsqu'elle s'approche de sa mère, sa mère la repousse. Qu'elle s'en éloigne, ne fût-ce que par la pensée, et la voilà coupable du "crime de Caïn 48". Ce n'est pas en raison d'un brusque changement de Régime que Renée a trouvé la voie de la guérison - Renée n'a jamais cessé d'être une mystique (une mystique, bien entendu, au sens où Gilbert Durand l'entend) éprise "d'un intense besoin de nourriture maternelle 49" -, mais grâce à une substitution sans heurts, lente, paisible (la mise au vert) de l'ancienne intériorité létale (la mère) au profit d'une intériorité de vie (sa thérapeute, Mme Séchehaye).

       Nous voulons ici souligner avec force, que le propre du Régime Diurne, n'est pas dans telle ou telle image considérée isolément. Les oppositions lumière/ténèbres, sommet/gouffre, chef/inférieur ne sont pas plus la marque d'un Régime Diurne que la "double négation" n'est l'indice d'une structure mystique. Il n'est pas jusqu'à la "molécule" sceptre/glaive qu'on ne puisse apparenter à la catégorie mystique. Que fait l'intégriste musulman actuel, un mystique parmi les mystiques, sinon qu'il développe une soumission, une viscosité totale envers le sceptre d'Allah, dans le même temps que, tel un héros solaire, il court, glaive au poing, pourfendre le dragon de l'Occident ?

       Voilà pourquoi nous sommes aujourd'hui convaincu que ce qui caractérise le Régime Diurne c'est une relation spécifique dont le geste fondamental est disjonctif/conjonctif. C'est-à-dire une relation où l' "ennemi à abattre" ce n'est plus, cette fois, le monde extérieur, mais sa propre "intériorité". Si la catégorie mystique se caractérise par un sur-attachement à la sphère intime dans le même temps que par un rejet du "dehors", selon le schéma ci-dessous :

                                     I N T E R I E U R / E X T E R I E U R
                                       conjonction            disjonction
                                            haut                      bas

      La structure profonde du Régime Diurne, en revanche, implique un monde sens dessus dessous où il faille se disjoindre de son "dedans" et se conjoindre à l'inconnu :

                                     I N T E R I E U R / E X T E R I E U R
                                       disjonction             conjonction
                                            bas                       haut

       Autant dire que le Régime Diurne n'est pas sans supposer un "parricide" doublé d'un "fratricide". Et c'est uniquement dans cette perspective, à l'exclusion de toutes les autres, que, selon nous, sceptre et glaive déterminent effectivement la constellation Diurne. Le sceptre, en tant que symbole d'une souveraineté retrouvée - souveraineté autrefois bafouée par les représentants de l'autorité (Dieu, Ancêtre mythique, establishment, père, mère, oncle pour le Trobriandais…). Le glaive, en tant qu'attribut du "déliage", du divorce d'avec le "dedans".

       Il est remarquable de constater que si la modalité "Cimenter le lien" se traduit par un affaissement de la position du sujet au profit de la conjonction. Dans le cas de la modalité "Abolir le lien" on assiste tout au contraire à une inflation de la position aux dépens de la conjonction. Pour paraphraser Durand, tout se passe comme si la disjonction (le glaive) venait doubler la position (le sceptre50.

 

    Mais revenons à notre X de départ. Supposons, à présent, qu'en raison d'un ressentiment latent envers les siens, X décide d'entreprendre une longue recherche en solitaire sur les origines de l'homme, de sorte qu'il en arrive à conclure que rien, absolument rien ne peut rapprocher la catégorisation de l'univers que véhicule l'énoncé Dieu créa l'homme à son image de celle que sous-tend L'homme descend d'un primate hominoïde.

   A supposer donc que X considère, désormais, ces deux énoncés aussi incompatibles que la théorie des quatre éléments d'Aristote est inconciliable avec la théorie atomique actuelle, l'hypothèse des ligarèmes peut encore conjecturer :


1) Que X sera dorénavant convaincu, comme Freud, que "la civilisation est quelque chose d'imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s'approprier les moyens de puissance et de coercition 
51".

2) Que la brutale disjonction de X entraînera fatalement un gonflement de la "volonté de puissance", une focalisation extrême à l'endroit de l'axe inférieur/supérieur. Laquelle focalisation entraînera à son tour un clivage du monde en deux. D'un côté‚ les "maîtres" de l'autre les "troupeaux", d'un côté les "supérieurs" de l'autre les "inférieurs", d'un côté‚ les "bons" de l'autre les "mauvais", d'un côté‚ les "clairvoyants" de l'autre les "aveugles", d'un côté les "purs" de l'autre les "impurs", les "reptiles", les "hypocrites".

3) Que X sentira soudainement monter en lui une implacable répugnance pour les représentants de l'autorité en place (Dieu, prophètes, penseurs, maîtres, père, mère…) Que son esprit n'aura à l'avenir qu'un but : rabaisser ce qui est élevé, renverser l'échelle des valeurs, piétiner la position haute dont sa sphère intérieure était jusque là investie. Même la figure de Dieu ne pourra pas échapper à ce feu dévorant dont son axe vertical est désormais la proie. Suivant le degré de sa rupture (et bien évidemment suivant ses prédispositions génétiques pour ce qui est du "dosage" jonction/position), il est même hautement probable que, tels les gnostiques des Ier et IIe siècles, l'imaginaire de X s'évertuera à ravaler la figure de Dieu au rang d'un Démiurge sans scrupule, sourd et aveugle aux souffrances des humains. N'est-ce pas ce que fait l'esprit de Nietzsche lorsqu'il accuse le "Dieu de bonté" d'être "un Dieu de la plus grande myopie, un Dieu d'impuissance et de diablerie 52" ?

4) Que la structure profonde du discours de X prendra à l'avenir une forme de ce type : "Tu (l'ancienne catégorisation, Dieu, prophètes, penseurs, maîtres, père, mère…) dis que…, eh bien moi je dis que… !" Comme Freud, on peut augurer qu'il trouvera désormais un malin plaisir à enfoncer le clou, à concocter des répliques imparables contre le pouvoir religieux en place : "[Vous dites qu']il nous faut croire, parce que les ancêtres ont cru. Mais ces ancêtres étaient bien plus ignorants que nous, ils croyaient à des choses qu'il nous est aujourd'hui impossible d'admettre 53", etc.

      En bref, nous conjecturons que X sera catapulté dans un monde minéral, fait de polémique, de division, de surenchère, de "montée", de "chute", de "lumière", de "ténèbres", de "vérité", de "mensonge"…

    Un monde sens dessus dessous où le haut est désormais en bas. Où le "dedans" est désormais "dehors" ; et le "dehors", "dedans". Un monde inversé, où la sphère intime devient la chose dont il doive absolument se disjoindre ; et l'inconnu son seul espoir pour rester en vie et pour renaître.

     Quoi de plus naturel, si à ce stade des choses l'imaginaire de X se mette spontanément à fabriquer des images de "soleil noir", d' "abîme renversé", de "chute en haut" 
54. L'on peut même conjecturer que dans un tel climat de "fission", la rupture s'en ira prendre, ainsi que pour les sectes, le chemin du sur-amour, du sur-partage, de la sur-fraternité, de la sur-égalité… comme autant d'alibis pour légitimer la répudiation du "dedans". Il n'y a là rien d'archétypal : il n'y a là que du relationnel.

 

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41 G. Durand, Les structures…, op. cit., p. 178.
 
 
 
 
 
 
 
 
42 Ibid., p. 157.
 
 
 
 
 
43 Ibid., pp. 157-158.
 
 
 
 
 
44 Ibid., p. 179.
 
 
 
 
45 M.-A. S‚chehaye, Le journal d'une schizophrène, Paris, PUF, 1950, pp. 13-14.
 
 
 
46 Ibid., pp. 109-110.
47 G. Durand, L'imagination symbolique, op. cit., p. 121.
48 M.-A. S‚chehaye, Le journal d'une schizophrène, op. cit., pp. 82, 84, 86.
49 Ibid., p. 110.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
50 G. Durand, Les structures, op. cit., p. 178.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
51 S. Freud, L'avenir d'une illusion, Paris, PUF, 1971, p. 9.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
52 F. Nietzsche, La volonté de puissance, Paris, Le livre de poche, 1991, p. 165.
 
 
 
 
 
53 S. Freud, L'avenir d'une illusion, op. cit., p. 37.
 
 
 
 
 
 
 
54  G. Bachelard, L'air et les songes, Paris, José Corti, 1943, pp. 136-137.