Du lien aux origines des
"structures anthropologiques de l'imaginaire"
Essai d'application
d'une théorie des "ligarèmes"
à la classification durandienne des images
Selon
Durand, deux schèmes, pas un de plus, suffisent
à déterminer le Régime Diurne
de l'image : le schème ascensionnel qu'il matérialise
au travers du sceptre, le schème diaïrétique
(ou de séparation) qu'il concrétise au
moyen du glaive. Ainsi, tels les atomes constitutifs
d'une molécule, en l'occurrence la "molécule
Diurne", sceptre et glaive interagissent,
se combinent de sorte que "le glaive vient doubler
le sceptre, et les schèmes diaïrétiques
viennent consolider les schèmes de la verticalité 41".
Mais avant de considérer l'étonnant rapport
de similitude qui relie le sceptre et le glaive
à nos deux uniques constituants du lien : la
position et la jonction, nous aimerions
insister sur un point essentiel. Ni le sceptre
ni le glaive ne sont, en soi, la marque d'une
prédisposition Diurne. Comme pour le lien, l'un
et l'autre peuvent, selon le cas, désigner la
chose et son contraire. Est-ce contre le "dehors",
contre "la nouveauté", que le glaive
applique ses vertus tranchantes ? Et le glaive
de révéler, cette fois, une prédisposition
mystique. Idem pour le sceptre. Tout dépend
de la position que le sujet adopte vis-à-vis
de cet attribut du pouvoir. Est-ce une position de soumission
? Et le sceptre de renvoyer à une structure Nocturne.
S'il est vrai qu'un crâne,
par exemple, en raison du sème (idée)
qu'il renferme ("Je proviens de la partie la plus
élevée du corps"), a effectivement
de grandes chances de faire par la suite l'objet d'une
vénération particulière en tant
que "centre et principe de vie, de force physique
et psychique 42".
Toutefois, en dépit de sa verticalité
foncière, un crâne, en soi, n'est ni Nocturne
ni Diurne. Et le cas des Andaman, des Papou,
des Indiens de Bolivie" qui conservent pieusement
les os crâniens de leurs proches dans un panier"
est sans conteste à mettre au compte d'une attitude
éminemment mystique (au sens où Durand
l'entend). Car ce dont il est ici question c'est d'une
marque de fidélité parfaite, d'une
viscosité absolue à l'égard
de la position haute des anciens. Même le cas
des Jivaro, des Dayak de Bornéo, des Mundurucu
du Brésil "qui pratiquent la conservation
des têtes coupées à l'ennemi 43",
trahit, selon nous, une attitude profondément
mystique. Car ce dont il s'agit ici, c'est d'emprisonner,
de museler, de contrôler symboliquement la puissance
de l'adversaire, ce qui a pour effet de rigidifier encore
et encore l'axe intérieur/extérieur des
groupes respectifs.
Il serait donc inexact de classer,
comme le fait Durand, ces deux exemples dans la catégorie
Diurne. De même qu'il serait inexact, nous
semble-t-il, de ranger le cas de Renée (dite)
la "schizophrène" dans cette même
catégorie. En effet, Renée n'a rien d'un
"héros solaire [qui] désobéit,
[qui] rompt ses serments, [qui] ne peut limiter son
audace 44".
Lors de ses crises d'irréalité, ce n'est
jamais elle, mais son entourage qui est atteint d'un
phénomène de "gigantisation"
:
Elle, [Alice, ma camarade], écrit Renée,
grandissait, grossissait à mesure qu'elle
se rapprochait de moi et que moi je me rapprochais
d'elle. Je criai : "Arrête, Alice, tu
ressembles à un lion, tu me fais peur !"[ ]
Mais en fait je ne voyais pas du tout un lion :
c'était une image pour exprimer la perception
grossissante de ma camarade [ ] 45.
En
réalité, tout dans Renée s'apparente
à la catégorie mystique de Durand.
Ce dont elle aspire le plus au monde, ce n'est en aucun
cas le "déliage", mais tout au contraire
une fusion totale avec sa mère. Si elle souffre,
c'est justement en raison de son inaptitude chronique
à rompre avec une génitrice qui lui dénie
tout droit à la vie, qui sans cesse la disqualifie,
lui fait du mal 46.
Si Renée "est terrorisée,
écrasée", c'est parce qu'elle n'a
plus qu'un "mur d'airain", qu'un "mur
de glace" pour mère 47.
Spirale infernale. Lorsqu'elle s'approche de sa mère,
sa mère la repousse. Qu'elle s'en éloigne,
ne fût-ce que par la pensée, et la voilà
coupable du "crime de Caïn 48".
Ce n'est pas en raison d'un brusque changement de Régime
que Renée a trouvé la voie de la guérison
- Renée n'a jamais cessé d'être
une mystique (une mystique, bien entendu, au
sens où Gilbert Durand l'entend) éprise
"d'un intense besoin de nourriture maternelle 49" -,
mais grâce à une substitution sans heurts,
lente, paisible (la mise au vert) de l'ancienne intériorité
létale (la mère) au profit d'une intériorité
de vie (sa thérapeute, Mme Séchehaye).
Nous voulons ici souligner avec force, que le
propre du Régime Diurne, n'est pas dans
telle ou telle image considérée isolément.
Les oppositions lumière/ténèbres,
sommet/gouffre, chef/inférieur ne sont pas plus
la marque d'un Régime Diurne que la "double
négation" n'est l'indice d'une structure
mystique. Il n'est pas jusqu'à la "molécule"
sceptre/glaive qu'on ne puisse apparenter à la
catégorie mystique. Que fait l'intégriste
musulman actuel, un mystique parmi les mystiques, sinon
qu'il développe une soumission, une viscosité
totale envers le sceptre d'Allah, dans le même
temps que, tel un héros solaire, il court, glaive
au poing, pourfendre le dragon de l'Occident ?
Voilà pourquoi nous sommes aujourd'hui convaincu
que ce qui caractérise le Régime Diurne
c'est une relation spécifique dont le geste fondamental
est disjonctif/conjonctif. C'est-à-dire
une relation où l' "ennemi à
abattre" ce n'est plus, cette fois, le monde extérieur,
mais sa propre "intériorité".
Si la catégorie mystique se caractérise
par un sur-attachement à la sphère intime
dans le même temps que par un rejet du "dehors",
selon le schéma ci-dessous :
I
N T E R I E U R / E
X T E R I E U R
conjonction
disjonction
haut
bas
La
structure profonde du Régime Diurne, en
revanche, implique un monde sens dessus dessous où
il faille se disjoindre de son "dedans" et
se conjoindre à l'inconnu :
I
N T E R I E U R /
E X T E R I E U R
disjonction
conjonction
bas
haut
Autant
dire que le Régime Diurne n'est pas sans supposer
un "parricide" doublé d'un "fratricide".
Et c'est uniquement dans cette perspective, à
l'exclusion de toutes les autres, que, selon nous, sceptre
et glaive déterminent effectivement la
constellation Diurne. Le sceptre, en tant
que symbole d'une souveraineté retrouvée
- souveraineté autrefois bafouée par les
représentants de l'autorité (Dieu, Ancêtre
mythique, establishment, père, mère, oncle
pour le Trobriandais ). Le glaive, en tant
qu'attribut du "déliage", du divorce
d'avec le "dedans".
Il est remarquable de constater que si la modalité
"Cimenter le lien" se traduit par un affaissement
de la position du sujet au profit de la conjonction.
Dans le cas de la modalité "Abolir le lien"
on assiste tout au contraire à une inflation
de la position aux dépens de la conjonction.
Pour paraphraser Durand, tout se passe comme si la disjonction
(le glaive) venait doubler la position (le sceptre) 50.
Mais
revenons à notre X de départ. Supposons,
à présent, qu'en raison d'un ressentiment
latent envers les siens, X décide d'entreprendre
une longue recherche en solitaire sur les origines de
l'homme, de sorte qu'il en arrive à conclure
que rien, absolument rien ne peut rapprocher la catégorisation
de l'univers que véhicule l'énoncé
Dieu créa l'homme à son image de
celle que sous-tend L'homme descend d'un primate
hominoïde.
A supposer donc que X considère,
désormais, ces deux énoncés aussi
incompatibles que la théorie des quatre éléments
d'Aristote est inconciliable avec la théorie
atomique actuelle, l'hypothèse des ligarèmes
peut encore conjecturer :
1) Que X sera dorénavant convaincu, comme
Freud, que "la civilisation est quelque chose
d'imposé à une majorité récalcitrante
par une minorité ayant compris comment s'approprier
les moyens de puissance et de coercition 51".
2) Que la brutale disjonction de X entraînera
fatalement un gonflement de la "volonté
de puissance", une focalisation extrême
à l'endroit de l'axe inférieur/supérieur.
Laquelle focalisation entraînera à
son tour un clivage du monde en deux. D'un côté
les "maîtres" de l'autre les "troupeaux",
d'un côté les "supérieurs"
de l'autre les "inférieurs", d'un
côté les "bons" de
l'autre les "mauvais", d'un côté
les "clairvoyants" de l'autre les "aveugles",
d'un côté les "purs" de l'autre
les "impurs", les "reptiles",
les "hypocrites".
3) Que X sentira soudainement monter en lui une
implacable répugnance pour les représentants
de l'autorité en place (Dieu, prophètes,
penseurs, maîtres, père, mère )
Que son esprit n'aura à l'avenir qu'un but
: rabaisser ce qui est élevé, renverser
l'échelle des valeurs, piétiner la
position haute dont sa sphère intérieure
était jusque là investie. Même
la figure de Dieu ne pourra pas échapper
à ce feu dévorant dont son axe vertical
est désormais la proie. Suivant le degré
de sa rupture (et bien évidemment suivant
ses prédispositions génétiques
pour ce qui est du "dosage" jonction/position),
il est même hautement probable que, tels les
gnostiques des Ier et IIe
siècles, l'imaginaire de X s'évertuera
à ravaler la figure de Dieu au rang d'un
Démiurge sans scrupule, sourd et aveugle
aux souffrances des humains. N'est-ce pas ce que
fait l'esprit de Nietzsche lorsqu'il accuse le "Dieu
de bonté" d'être "un Dieu
de la plus grande myopie, un Dieu d'impuissance
et de diablerie 52"
?
4) Que la structure profonde du discours de X prendra
à l'avenir une forme de ce type : "Tu
(l'ancienne catégorisation, Dieu, prophètes,
penseurs, maîtres, père, mère )
dis que , eh bien moi je dis que !"
Comme Freud, on peut augurer qu'il trouvera désormais
un malin plaisir à enfoncer le clou, à
concocter des répliques imparables contre
le pouvoir religieux en place : "[Vous dites
qu']il nous faut croire, parce que les ancêtres
ont cru. Mais ces ancêtres étaient
bien plus ignorants que nous, ils croyaient à
des choses qu'il nous est aujourd'hui impossible
d'admettre 53",
etc.
En
bref, nous conjecturons que X sera catapulté
dans un monde minéral, fait de polémique,
de division, de surenchère, de "montée",
de "chute", de "lumière",
de "ténèbres", de "vérité",
de "mensonge"
Un monde sens dessus dessous où
le haut est désormais en bas. Où le "dedans"
est désormais "dehors" ; et le "dehors",
"dedans". Un monde inversé, où
la sphère intime devient la chose dont il doive
absolument se disjoindre ; et l'inconnu son seul espoir
pour rester en vie et pour renaître.
Quoi de plus naturel, si à
ce stade des choses l'imaginaire de X se mette spontanément
à fabriquer des images de "soleil noir",
d' "abîme renversé", de
"chute en haut" 54.
L'on peut même conjecturer que dans un tel climat
de "fission", la rupture s'en ira prendre,
ainsi que pour les sectes, le chemin du sur-amour, du
sur-partage, de la sur-fraternité, de la sur-égalité
comme autant d'alibis pour légitimer la répudiation
du "dedans". Il n'y a là rien d'archétypal :
il n'y a là que du relationnel.
41 G.
Durand, Les structures , op. cit., p. 178.
42Ibid.,
p. 157.
43Ibid.,
pp. 157-158.
44Ibid.,
p. 179.
45
M.-A.
Schehaye, Le journal d'une schizophrène,
Paris, PUF, 1950, pp. 13-14.
46Ibid.,
pp. 109-110.
47 G.
Durand, L'imagination symbolique, op. cit., p.
121.
48 M.-A.
Schehaye, Le journal d'une schizophrène,
op. cit., pp. 82, 84, 86.
49Ibid.,
p. 110.
50 G.
Durand, Les structures, op. cit., p. 178.
51 S.
Freud, L'avenir d'une illusion, Paris, PUF, 1971,
p. 9.
52 F.
Nietzsche, La volonté de puissance, Paris,
Le livre de poche, 1991, p. 165.
53 S.
Freud, L'avenir d'une illusion, op. cit., p. 37.
54
G. Bachelard, L'air et les songes, Paris, José
Corti, 1943, pp. 136-137.